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Histoire Normande

La conquête de l’Angleterre (1066)

Hastings

La mort du roi d’Angleterre Edouard le confesseur, en 1066, sans enfant ni héritier direct au trône, crée un vide institutionnel que tentent alors d’occuper trois partis concurrents. Le premier est Harald Hardraada le Norvégien, lié par le sang à la famille royale anglo-saxonne. Le second est Guillaume le Bâtard, que le défunt roi a désigné comme héritier. Le troisième, enfin, est un puissant aristocrate anglo-saxon du nom d’Harold Godwinson. C’est ce dernier qui est élu roi, à la manière Anglo-Saxonne traditionnelle, par un grand conseil, le Witan. Apprenant qu’Harold est monté sur le trône, Guillaume convoque les principaux barons normands et les convainc de se lancer à la conquête du royaume. En moins de dix mois, il parvient à rassembler dans l’estuaire de la Dives une flotte d’invasion d’environ 600 navires et une armée estimée à 7 000 hommes. Beaucoup de ces soldats sont des puînés auxquels le droit d’aînesse laisse peu de chance d’hériter d’un fief. Guillaume leur promet, s’ils se joignent à lui en apportant leur propre cheval, une armure et des armes, qu’il les récompensera avec des terres et des titres dans son nouveau royaume. Ces préparatifs comprennent également d’importantes négociations diplomatiques. Guillaume le Conquérant gagne d’abord à sa cause le pape Alexandre II, qui lui transmet son étendard, puis parvient à obtenir la participation des principautés voisines (Bretagne, Flandre et Anjou), qui ne profiteront pas de la campagne pour s’emparer de la Normandie. Avant de partir, Guillaume désigne également ses grands vassaux, Roger de Beaumont, Lanfranc et Roger II de Montgomery pour gouverner le duché en son absence.

Retardée quelques semaines par des vents défavorables et des conditions météorologiques contraires, l’armée normande attend dans la baie de Saint-Valery-sur-Somme le moment propice pour embarquer tandis que le sort de l’Angleterre se joue préalablement dans le nord de l’Angleterre, envahi en septembre par le roi norvégien Harald Hardraada, qui conquiert York le 20 septembre et trouve des alliés, Morcar de Northumbrie et des seigneurs écossais. Harold II d’Angleterre, dont les forces sont réunies à la va-vite, marche néanmoins vers le nord et, le 25 septembre, surprend les Vikings à la bataille de Stamford Bridge. Il laisse de nombreuses forces dans la bataille mais obtient la satisfaction du décès d’Harald. Poussée par un vent enfin favorable, l’armada normande débarque entre temps dans la baie de Pevensey, dans le Sussex, le 28 septembre 1066, quelques jours à peine après la victoire d’Harold sur les Norvégiens. Ce retard s’avère crucial. En effet, si le débarquement avait eu lieu en août, date auquel il avait été initialement projeté, Harold qui, après sa victoire au nord a débandé son armée et doit en réunir une nouvelle pour affronter son nouveau concurrent, l’aurait attendu avec des troupes fraîches et une force supérieure en nombre. Guillaume ne tarde pas à prendre pour base la bourgade voisine de Hastings où il met sur pied un château de terre et de bois. Le choix du Sussex comme lieu de débarquement est une provocation directe pour Harold car cette région est son domaine personnel. Guillaume commence immédiatement à ravager la terre ce qui incite peut-être Harold à répondre dans la précipitation au lieu d’attendre des renforts de Londres. Ceci a également joué en faveur de Guillaume qui, s’il avait dirigé ses forces vers l’intérieur de l’Angleterre, aurait pu être coupé de ses voies de ravitaillement, encerclé par l’armée d’Harold constituée de sa garde personnelle, les housecarls, et de troupes levées dans le sud du pays.

La rencontre entre les deux armées a finalement lieu le 14 octobre, à Hastings. Lors de cette bataille, la cavalerie normande enfonce les lignes anglo-saxonnes. Harold trouve la mort, une flèche normande l’atteignant à l’œil, et l’armée anglo-saxonne s’enfuit. Hormis le trop jeune Edgar Atheling, le duc de Normandie n’a plus de rival pour le trône d’Angleterre. Après sa victoire, Guillaume se dirige vers Londres, en passant par le Kent. Il rencontre une résistance féroce à Southwark. Il prend alors la voie romaine de Stane Street pour rejoindre une autre armée normande sur Pilgrims’ Way près de Dorking dans le Surrey. Après avoir effectué leur jonction, ces armées contournent Londres pour remonter la vallée de la Tamise en direction de la ville de Wallingford dans l’Oxfordshire, dont le seigneur saxon, Wigod, avait soutenu la cause de Guillaume. Il y recevra la soumission de Stigand, l’archevêque de Cantorbéry. Un des favoris de Guillaume, Robert d’Oyley de Lisieux y épousera également la fille de Wigod, certainement afin de consolider l’allégeance de son père à Guillaume. Le duc de Normandie se dirige alors au nord-est, le long de l’escarpement de Chiltern vers le fort saxon de Berkhamstead dans le Hertfordshire d’où il attend la soumission de Londres. Le reste des nobles saxons s’étant rendus à lui, il est proclamé roi d’Angleterre fin octobre et couronné le 25 décembre 1066 à l’abbaye de Westminster.

En dépit de la rapide soumission du sud de l’Angleterre aux Normands, Guillaume doit encore vaincre des poches de résistance. À l’été 1068, un mouvement organisé de résistance se crée en Northumbrie, et marche vers le sud. Il se désintègre dès les premiers signes d’une contre-offensive normande. En janvier 1069, une armée accompagnant Robert de Comines, qui vient juste d’être nommé comte de Northumbrie dans le nord, est décimée à Durham par les rebelles anglo-saxons, qui enchaînent en attaquant York. Le nouveau roi d’Angleterre arrive à leur rescousse faisant fuir les Anglais devant lui. À l’été 1069 également, une flotte danoise apparaît sur les côtés occidentales de l’Angleterre. Les Anglais ont en effet proposé le trône à Sven II de Danemark. Cette flotte est équivalente en nombre à celle qui était venue en 1066, et avait été battue à Stamford Bridge. Une fois débarqués, les Danois et les Anglais marchent sur York. Fin septembre, les Normands en garnison dans les deux châteaux se font massacrer en tentant des sorties désespérées. C’est la plus grosse défaite que subiront les Normands en Angleterre.

La rumeur du débarquement danois provoque des soulèvements dans tout le pays : Devon, Cornouailles, Somerset et Dorset. Les insurrections dans l’ouest de la Mercie et le nord du Wessex sont les plus virulentes. La révolte menée par Eadric le Sauvage se propage dans le Cheshire et le Staffordshire. Le roi est obligé de venir en personne réprimer ce soulèvement. Il retourne ensuite dans le nord, et au lieu d’attaquer directement les Danois qui se sont installés à York, il répète la stratégie qui lui permit de soumettre Londres trois ans plus tôt. Il fait dévaster une large ceinture de territoire au nord et à l’ouest de la ville, afin de l’isoler. Rapidement, les Danois retournent à leurs bateaux, et sont payés pour abandonner leurs prétentions. Guillaume les autorise à rester sur l’Humber jusqu’à la fin de l’hiver.

Pour résoudre définitivement le problème posé par la Northumbrie, et afin d’empêcher une nouvelle rébellion, il poursuit sa campagne de dévastation. Il passe les fêtes de Noël à York, puis reprend sa campagne. Il brûle des villages entiers, massacre les habitants, détruit les réserves de nourriture et les troupeaux. Les survivants se retrouvent en plein hiver complètement démunis, n’ayant plus rien pour survivre, et succombent en masse. En arrivant à la Tees, il reçoit la soumission de Waltheof et Gospatrick, signe que la résistance anglo-saxonne est brisée. La campagne aura duré de janvier à mars 1070. Guillaume soumet les rebelles anglo-saxons du nord en les remplaçant par des seigneurs normands. Dans le Yorkshire, il passe des accords avec les seigneurs anglais locaux leur permettant de conserver le contrôle de leurs fiefs en échange de leur neutralité et de la défense de ces terres.

Une fois l’Angleterre conquise, les Normands doivent faire face à un certain nombre de défis pour conserver le contrôle du pays, les normannophones étant, par comparaison avec la population anglaise autochtone, en nombre extrêmement limité. Guillaume relève ces défis de plusieurs manières. Les nouveaux seigneurs normands construisent divers forts et châteaux tels que les mottes féodales afin de fournir un lieu retranché contre les soulèvements populaires, ou les attaques, de plus en plus rares, des Vikings, et pour dominer la ville et la campagne environnante. Tout seigneur anglo-saxon refusant de reconnaître la légitimité de Guillaume au trône ou révoltant est sommairement dépouillé des titres et des terres qui sont redistribuées aux favoris normands de Guillaume. Tout seigneur anglo-saxon mort sans succession est également remplacé par un successeur normand. C’est ainsi que les Normands éliminent l’aristocratie autochtone et prennent le contrôle des échelons supérieurs du pouvoir. Le maintien de l’unité et de la loyauté des seigneurs normands est tout aussi important, toute friction pouvant donner aux autochtones anglophones une chance facile de division afin de vaincre la minorité normannophone. Guillaume accomplit ceci en accordant des terres morcelées, un fief normand typique étant éparpillé un peu partout en Angleterre et en Normandie. Ainsi, un seigneur essayant de se séparer du roi ne peut, à n’importe quel moment, défendre qu’un nombre restreint de ses fiefs. Ce système, qui s’avère constituer une force de dissuasion très efficace contre les rébellions éventuelles, permet de conserver la fidélité de la noblesse normande au roi. A plus long terme, cette même politique facilite considérablement les contacts entre la noblesse de différentes régions et a eu pour résultat de l’encourager à s’organiser et à agir, à la différence de ce qui passe dans d’autres pays féodaux.

La portée des changements dus à la conquête normande est significative tant pour le développement de l’Angleterre que de l’Europe. Les conquérants apportent en effet leur langue, donnant naissance à l’anglo-normand et évinçant l’anglo-saxon d’origine germanique dans les classes dirigeantes. Jouissant du statut de langue de prestige pendant près de trois siècles, l’anglo-normand a une influence significative sur l’anglais moderne. Ainsi, c’est grâce à ce premier afflux principal des langues latines ou romanes dans la langue parlée prédominante en Angleterre, que celle-ci commence à perdre beaucoup de son vocabulaire germanique et scandinave, bien qu’elle a, dans nombre de cas, maintenu la structure de la phrase germanique. Une autre conséquence directe de l’invasion est la disparition quasi-totale de l’aristocratie anglo-saxonne, tant militaire qu’ecclésiastique. Guillaume ayant confisqué les terres des rebelles pour les donner à ses défenseurs normands, il ne reste plus, au moment de l’établissement du Domesday Book, que deux propriétaires fonciers anglais d’importance à avoir survécu aux purges.

Avant l’arrivée des Normands, les Anglo-Saxons disposaient d’un des systèmes gouvernementaux les plus sophistiqués dans l’Europe de l’ouest de l’époque. Toute l’Angleterre était divisée en régions administratives de taille et de forme assez uniformes appelées « shires » et administrées par des fonctionnaires connus sous le nom de shérifs. Les Anglo-Saxons avaient également abondamment recours à la documentation écrite, ce qui était peu commun pour les rois d’Europe de l’ouest de l’époque et donnait un gouvernement plus efficace que ceux fonctionnant par instructions verbales. Sous l’égide des Normands, cette forme sophistiquée de gouvernement médiéval se développe encore plus, les Normands centralisant en effet le système autonome du shire. Le Domesday Book exemplifie la codification pratique permettant l’assimilation normande des territoires conquis à travers un recensement centralisé. Ce premier recensement à l’échelle d’un royaume jamais effectué en Europe depuis l’Empire romain permet une imposition plus efficace sur le nouveau royaume normand.

Une interprétation de la conquête consiste toutefois à affirmer que les Normands ont fait de l’Angleterre un désert économique et culturel sur près d’un siècle et demi, peu de rois d’Angleterre résidant réellement pour une durée significative en Angleterre, préférant leur patrie normande et se concentrer sur leurs possessions françaises plus lucratives. À l’inverse, il est plus probable d’affirmer que les rois normands ont négligé leurs territoires continentaux où ils devaient, en théorie, fidélité aux rois de France, afin de consolider leur puissance dans leur nouveau royaume souverain d’Angleterre. Les ressources investies dans la construction de cathédrales, de châteaux et dans l’administration du nouveau royaume auraient détourné l’énergie et la concentration nécessitée par la défense de la Normandie. De même, les barons auraient progressivement négligés leurs terres normandes pour développer leur patrimoine anglais, souvent plus important et plus riche.

Ce qui est sûre, c’est que les relations politiques entre Français et Anglo-Normands sont devenus très compliquées et quelque peu hostiles après la conquête normande. Conservant leurs fiefs en Normandie, les Anglo-Normands demeurent toujours, en tant que tels, vassaux du roi de la France. Dans le même temps, ils sont, en tant que rois d’Angleterre, ses égaux. Ils lui doivent fidélité comme ducs de Normandie mais pas en tant que rois d’Angleterre car ils sont ses pairs. Avec la création de l’empire Plantagenêt dans les années 1150, les Normands contrôleront la moitié de la France et toute l’Angleterre, rapetissant d’autant la puissance de la France dont ils restent pourtant des vassaux sur le continent. La commise en 1204 par le roi de France Philippe Auguste de toutes les possessions normandes et angevines en France continentale, à l’exception de l’Aquitaine, ouvrira une crise qui mènera à la guerre de Cent Ans lorsque les rois anglais anglo-normands tenteront de recouvrer leurs possessions dynastiques en France. Les vastes gains de terre de Guillaume ne sont donc pas sans susciter, de son vivant, de grandes alarmes non seulement chez le roi de France, mais également les comtes d’Anjou et de Flandre. Chacun s’appliquant de son mieux à tenter de diminuer les possessions et la puissance de la Normandie, créeront des siècles d’escarmouches et de batailles dans la région.

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Le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911).

Traité de Saint-Clair-sur-Epte

Habité à l’origine par des peuples celtes au noms restés méconnus, les Unelles, les Bajocasses, les Viducasses ou les Aulerques, le territoire s’étendant des boucles de la Seine jusqu’au seuil du massif armoricain est conquis en 56 av J.-C. par les légions de Quintus Titurius Sabinus, légat de Cesar. Rattachée à la Gaule lyonnaise par l’empereur Auguste, la province prospère durant toute la période de l’antiquité tardive puis devient un royaume franc à partir du Vème siècle et la désintégration de l’empire romain. Faisant partie du royaume de Neustrie, la région se développe sous les Mérovingiens et voit l’expansion du Christianisme dont la progression sera encouragée plus tard par les Carolingiens. Sortent ainsi de terre de nombreuses églises et cathédrales, et à la création de paroisses s’ajoute la construction de nombreuses abbayes (Jumièges, Saint-Ouen, Pavily).

Toutefois, dès le VIIIème siècle, des bandes vikings ravagent les côtes franques et organisent des raids  meurtriers à l’intérieur des terres. Le faible tirant d’eau de leurs drakkars ainsi que leur science de la navigation leur permet de s’aventurer sur des cours d’eau peux profonds et de s’échouer à peu près n’importe où pour mener à bien leurs rapines. La Seine étant la voie privilégiée pour mener leurs raids, l’embouchure de ce fleuve devient rapidement un endroit où ils s’installent. En 841 Rouen et Jumièges sont ravagées et en 845 Paris est atteint pour la première fois. S’en suivent plusieurs sièges dont celui de 885 où se distingua le comte franc Eudes. Les cibles favorites de ces guerriers du nord sont les trésors monastiques, proies faciles car dépourvues de défense. On ne compte ainsi plus les abbayes incendiées et les reliques disparues.

Dépassé par ces incursions destructrices le roi des Francs, Charles le simple, consent à négocier avec le chef viking Rollon. Conclu à l’automne 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte permet l’établissement des Normands « hommes du nord » sur le sol franc. Rollon reçoit du roi Charles le territoire compris entre « l’Epte et la mer » (l’actuelle Haute Normandie) en échange d’un serment de vassalité et de l’engagement de se faire baptiser. Devenu Comte de Rouen et fervent chrétien, il s’engage également à protéger la région des raids d’autres vikings. Les concessions faites à Rollon sont agrandies plusieurs fois. En 924 le roi des Francs Raoul lui octroie la Normandie centrale puis laisse à son fils Guillaume Longue épée le Cotentin et l’Avranchin en 933.

Dans ce territoire dont les frontières sont quasiment les mêmes que l’actuelle Normandie, s’implante une population scandinave principalement danoise mais également norvégienne. Mélés aux autochtones, ils forment une communauté au folklore hérité des contrées nordiques (bigamie, coutumes spéciales concernant la justice…). Alors que la région connait plusieurs révoltes intérieures et des invasions de duchés voisins, de Flandre notamment, Rollon et ses successeurs parviennent à s’établir dans la durée et à construire un Etat solide. Agissant comme des princes, ils gouvernent un peuple d’habiles commerçants et de grands marins dont la fusion avec les éléments autochtones a contribuer à créer le plus puissant Etat féodal d’Occident. L’encyclopédiste Louis de Jaucourt en dira même:  » Le sang des Danois et des Francs mêlé ensemble, produisit ensuite dans ce pays ces héros qu’on vit conquérir l’Angleterre, Naples et la Sicile. »

Mais ce sont là d’autres histoires qu’il faudra vous conter plus tard.

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