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Le passage de la Bérézina (1812)

Cinq mois après le franchissement du Niémen, le 24 juin1812 , la Grande Armée bat en retraite après avoir abandonné Moscou, et se trouve devant une rivière marécageuse du nom de Bérézina. L’hiver est précoce et très rigoureux. Exposée sur son flanc aux coups de l’armée de Wittgenstein, poursuivie par celle de Koutousov, et bloquée par la rivière dont l’armée de Tchitchagov maîtrise le pont de Borisov depuis la veille, la Grande Armée se trouve, le 22 novembre 1812 au matin, dans une situation désespérée.

Le 23, les Russes attendent les Français à Borissov et Napoléon décide d’y organiser une manœuvre de diversion pour permettre le franchissement de la Bérézina 15 km en amont, face au village de Stoudienka, là où le général Corbineau a identifié un passage possible. Le succès de l’opération passe par la très rapide construction de deux ponts à Stoudienka. Travaillant dans l’eau glacée les 26, 27 et 28 novembre, les pontonniers néerlandais du général Eblé réalisent et entretiennent ces deux ouvrages que la Grande Armée franchit le 26, dès 13 heures, malgré l’opposition des trois armées russes.

Dans la nuit, Tchitchagov se rend compte de son erreur mais ne peut intervenir immédiatement. Lui, Wittgenstein et l’avant-garde de Koutousov prennent l’offensive le 28 vers 8 heures du matin. Face à l’armée de Wittgenstein, devant les forces ennemies qui s’accroissent à mesure que le temps passe, le maréchal Victor avec 10 000 hommes, défend toute la journée les hauteurs de Stoudienka, tandis que 800 cavaliers de Fournier se distinguent en chargeant à de multiples reprises la cavalerie et l’infanterie russe. Alors que la traversée s’achève, la nuit interrompt les combats et Victor en profite pour passer à son tour sur la rive droite. Ce même jour, Tchitchagov attaque sur le côté droit. Là, la bataille se déroule dans une forêt de pins et se poursuit toute la journée. Les maréchaux Oudinot et Ney à la tête de 18 000 vétérans, dont 9 000 Polonais commandés par les généraux Zajonchek, Dombrowski et Kniaziewicz, culbutent l’amiral Tchitchagov qui se replie sur Bolchoi Stakhov et lui font 1 500 prisonniers, permettant à la Grande Armée de passer le fleuve.

Plus tard, alors que le gros de l’armée a déjà franchi la Bérézina, de nombreux retardataires sont encore sur l’autre rive. Eblé envoie plusieurs fois dire autour des bivouacs que les ponts vont être détruits dès l’aube du 29 pour protéger la retraite. Des voitures sont incendiées pour convaincre les retardataires de l’urgence à traverser, mais la plupart des traînards, épuisés, préférant attendre le jour, restent sourds à ces injonctions. Après avoir autant que possible reporté l’échéance, les deux ponts sont incendiés sur l’ordre de Napoléon entre 8 h 30 et 9 h 00. La rive gauche de la Bérézina offre alors le spectacle tragique d’hommes, de femmes et d’enfants se précipitant à travers les flammes des ponts ou tentant de traverser la rivière à la nage. Les cosaques russes, trouvant le passage libéré après le départ de Victor, arrivent à 9 h 30. Ils s’emparent du butin abandonné par la Grande Armée et font de nombreux prisonniers.

Même si la Grande Armée évite l’anéantissement, après le passage de la Bérézina, sa situation est tragique. Les formations combattantes, l’État-major et l’artillerie de la Grande Armée ont franchi la Bérézina, mais ce succès militaire, en infériorité numérique, a le goût amer des nombreuses pertes subies, qui seront évaluées à environ 45 000 morts ou prisonniers. Il n’y a alors guère plus de quelques milliers de soldats en état de combattre (surtout des grenadiers de la Vieille Garde). Une grande partie des pontonniers ont péri de froid dans l’eau glaciale de la Bérézina. Six seulement survivront à la retraite et Eblé lui-même mourra d’épuisement à Königsberg.

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Franz Schubert (31 janvier 1797- 19 novembre 1828)

 

 

Charabia républicain

C’est le dernier exercice à la mode, pas un homme politique qui n’ait en effet publié une tribune dans un grand quotidien pour définir ce qu’était l’identité nationale. De droite ou de gauche, les politiques s’opposent mais les idées sont pourtant les mêmes. Dans le Figaro de vendredi dernier Roger-Gérard Schwartzenberg, ancien ministre et président d’honneur du Parti radical de gauche, nous donne ainsi le parfait exemple des galimatias produits ces dernières semaines. Dans une tribune intitulée Ces étrangers qui font la France, celui-ci s’inquiète de l’actuel débat « pouvant laisser penser que les étrangers, voire les Français issus de l’immigration, risqueraient de menacer l’identité française ». Il convient selon lui de « rappeler quelques dates, quelques faits, sur ceux qui sont venus d’ailleurs et ont contribué à écrire l’histoire de la France et à illustrer sa culture ».

Comme la majorité de nos politiques il ne connait malheureusement pas l’histoire de notre pays, ou plutôt il la confond avec celle de la république. L’identité nationale n’est donc pas née à Bouvines mais avec la révolution de 1789. Mais cette époque n’étant pas non plus totalement représentative de la France que l’on tente de nous vendre, terre d’immigration et d’ouverture, il démarre sa démonstration en 1870, par la naissance de la IIIème république. Léon Gambetta, fils d’immigré italien, en est alors le fondateur. Lui aussi fils d’Italien, Emile Zola sauve un peu plus tard l’honneur du pays en dénonçant le procès fait à Alfred Dreyfus. Notons au passage que les parents de ces deux brillants hommes leur ont donné un prénom tout à fait français, ce qui n’est bien souvent pas le cas des populations immigrées actuelles. Il poursuit sa liste avec d’autres intellectuels ou artistes ayant immigré en France : Apollinaire, Kessel, Gary, Beckett, Ionesco, Modigliani, Soutine, Chagall et Picasso. Il nous interpelle alors « Peut-on imaginer la France, son histoire et sa culture sans ces hommes venus s’y établir parce qu’elle était le pays des droits de l’homme (ce terme pouvait évidemment ne pas y être), parce qu’elle était, alors, porteuse des grandes valeurs républicaines, dont la fraternité, fondement principal de notre identité nationale ? ».

La ficelle est grosse et la méthode toujours la même, pourtant peu de monde s’en offusque. Elle dénote l’objectif final de ce débat : Construire une histoire de France à la sauce républicaine, légitimant les politiques immigrationnistes actuelles et le métissage, but ultime de notre société. Il convient donc d’effacer plus de 1000 ans de monarchisme et de catholicisme au profit d’une république vieille de 150 ans, déjà à bout de souffle pourtant, et dont les principes s’annihilent entre-eux. Il n’est donc question que d’un pays où les Français de souche n’existent pas, un pays d’immigration et d’invasion. Il convient alors de rappeler qu’entre les invasions du Vème siècle et la seconde moitié du XXème siècle, la population est restée la même. M. Schwartzenberg nous parle simplement d’artistes, et plutôt récents, mais il oublie de parler de ceux qui ont construit notre pays, façonné son territoire. Que fait-il de Clovis, Saint-Louis, Philippe Auguste, Du Guesclin, Bayard et François Ier ? Et le bon roi Henri, Turenne, Condé, Louis le Grand ou bien Vauban ? Que fait-il de Thibaut de Champagne Guillaume de Machaut, François Villon, Ronsard, du Bellay, la Fontaine, Fragonard, David, Degas, Monet ou bien Cézanne ? Peut-on également nier l’influence de l’Eglise romaine sur la France, ses monuments et sa politique durant des siècles ? De même, peut-on comparer l’immigration d’il y a un siècle ou d’il y a 50 ans, au volume restreint et venant d’autres pays européens, aux populations actuelles venant du Tiers monde par centaines de milliers ? L’auteur de cette tribune ne remarque-t-il pas que les personnes dont il prend l’exemple partagent tous la même culture occidentale ?

« Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne. Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau » rappelle le général de Gaulle. Exacerbées par des politiques en quête de clientèle, les différences sont aujourd’hui célébrées comme un enrichissement. Mais peut-on voir comme un enrichissement culturel des femmes voilées de la tête aux pieds déambulant dans nos rues ? Peut-on décemment comparer des écrivains de la Mitteleuropa à des joueurs de djembe ou des chanteurs de rap crachant leur haine de la France ou leur amour du Maghreb ? A la différence des immigrés précédents, ces populations, dont les valeurs et la religion ne peuvent s’accorder aux nôtres, ne viennent pas en France avec la volonté de s’intégrer ni de travailler mais de bénéficier des largesses de l’Etat-mama, bientôt ruiné. Mais attention, il ne faut surtout pas les « stigmatiser », ce la renverrait en effet aux « heures les plus sombres de notre histoire ». La France est ainsi le seul pays au monde où des touristes venus découvrir les charmes de notre capitale tombent sur plusieurs milliers d’Algériens fêtant la victoire d’un match de foot dans le délire le plus complet. « Pour être fidèle à la tradition française, à la fois ouverte et intégratrice, il faudrait donc parler moins d’identité nationale et d’avantage de citoyenneté républicaine. Avec ses piliers qui ont pour noms humanisme, laïcité, école publique, égalité des chances, égalités des sexes ». Orwell n’aurait pas trouvé mieux…

Pour finir, « la gauche n’est en rien indifférente à la nation, à ce concept forgé par la révolution de 1789, mouvement universaliste, exempt de toute hostilité envers les autres peuples ». Mais envers le peuple français ? Les victimes de la terreur apprécieront… Mais le peuple a-t-il seulement déjà donné son avis ? 1789 fut un mouvement bourgeois, par les bourgeois et pour les bourgeois ayant pour seul objectif de renverser la royauté à son profit. Nos élites, formées dans le même moule républicain et suivant leurs propres intérêts, au contraire d’un roi dont le rôle était de soutenir le peuple et freiner la cupidité de la bourgeoisie, ne représentent en rien les Français. Le peuple n’a ainsi jamais profité de cette révolution. Il est pressé par un Etat jacobin s’immisçant dans les moindres recoins de sa vie privée, établissant une véritable police de la pensée. A l’heure de la mondialisation et de la grande victoire du capitalisme, où les nationalismes sont perçus comme des menaces, ce constat est plus vrai que jamais. Le débat actuel sur l’identité nationale n’est qu’un écran de fumée, une manœuvre politique destinée à capter l’attention de l’électorat conservateur déçu par deux années de sarkozysme, les Français l’ont bien compris. Mais il est surtout, comme je le disais plus haut, une tentative de modifier l’histoire de notre pays afin de légitimer les politiques immigrationnistes et métissolatres ainsi que le projet de société que l’on tente de nous imposer. Mais les Français de souche, encore largement majoritaire, semble s’exaspérer de la situation actuelle. Insécurité grandissante, chômage, scandales financiers, la corde se tend mais ne rompt pas encore. Prions…

Décès de Jean Gabin (1976)

 

 

Le décès de Louis II de Bourbon, prince de Condé (1686)

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Oraison funèbre de très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé, premier prince du sang, prononcée dans l’église de Notre-Dame de Paris le deuxième jour de mars 1687 par Jacques-Bénigne Bossuet.

 

Monseigneur,

Au moment que j’ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, Prince de Condé, je me sens également confondu, et par la grandeur du sujet, et, s’il m’est permis de l’avouer, par l’inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n’a pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles de sa vie? On les raconte partout: le Français qui les vante n’apprend rien à l’étranger; et, quoi que je puisse aujourd’hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées j’aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d’être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires: le Sage a raison de dire que leurs seules actions les peuvent louer; toute autre louange languit auprès des grands noms; et la seule simplicité d’un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que l’histoire, qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire comme nous pourrons à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de France, tout le nom français, son siècle, et pour ainsi dire l’humanité tout entière? Louis le Grand est entré lui-même dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme et lui avoir donné par ses larmes, au milieu de toute sa cour, le plus glorieux éloge qu’il pût recevoir, il assemble dans un temple si célèbre ce que son royaume a de plus auguste pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée. C’est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. C’est vous, lui disait David, qui avez instruit mes mains à combattre, et mes doigts à tenir l’épée. S’il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles, et du cœur et de l’esprit. Tout part de sa puissante main: c’est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils, et toutes les bonnes pensées; mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu’il abandonne à ses ennemis et ceux qu’il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d’avec tous les autres, c’est la piété; jusqu’à ce qu’on ait reçu ce don du ciel, tous les autres non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie! Non, Mes Frères, si la piété n’avait comme consacré ses autres vertus, ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple; détruisons l’idole des ambitieux; qu’elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd’hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d’une excellente nature; et, à la gloire de la vérité, montrons dans un prince admiré de tout l’univers que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu’au comble, valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l’esprit, ne seraient qu’une illusion si la piété ne s’y était jointe; et enfin que la piété est le tout de l’homme. C’est, Messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable de Très haut et Très puissant Prince Louis de Bourbon, Prince de Condé, Premier prince du sang.

Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu, qui l’avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d’Isaïe? Tu n’es pas encore, lui disait-il, mais je te vois, et je t’ai nommé par ton nom: tu t’appellerais Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats; à ton approche je mettrai les rois en fuite; je briserai les portes d’airain. C’est moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n’est pas comme ce qui est; c’est-à-dire: c’est moi qui fais tout, et moi qui vois dès l’éternité tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n’est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin et par des figures si vives l’ardeur indomptable à son prophète Daniel? Le voyez-vous, dit-il, ce conquérant, avec quelle rapidité il s’élève de l’occident comme par bonds, et ne touche pas à terre? Semblable, dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s’avance que par vives et impétueuses saillies, et n’est arrêté ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de Perse est entre ses mains; à sa vue il s’est animé: efferatus est in eum, dit le prophète; il l’abat, il le foule aux pieds: nul ne le peut défendre des coups qu’il lui porte, ni lui arracher sa proie. A n’entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, Messieurs, sous cette figure? Alexandre ou le prince de Condé? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d’un roi de quatre ans. Laissez-le croître, ce roi chéri du ciel; tout cédera à ses exploits: supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura, tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines; et seul sous la main de Dieu qui sera continuellement à son secours, on le verra l’assuré rempart de ses Etats. Mais Dieu avait choisi le duc d’Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi, vers les premiers jours de son règne, à l’âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre; mais la victoire le justifia devant Rocroi. L’armée ennemie est plus forte, il est vrai; elle est composée de ces vieilles bandes wallonnes, italiennes et espagnoles qu’on n’avait pu rompre jusqu’alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu’inspirait à nos troupes le besoin pressant de l’Etat, les avantages passés, et un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux? Don Francisco de Mellos l’attend de pied ferme; et, sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors, que ne vit-on pas? Le jeune prince parut un autre homme. Touchée d’un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière: son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu’il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine il reposa le dernier; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d’un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel; et on sait que le lendemain, à l’heure marquée, il fallut réveiller d’un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l’aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier le Français à demi vaincu, mettre en fuite l’Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leur brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides combattants; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise et, malgré ses infirmités, montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. Mais enfin il faut céder. C’est en vain qu’à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés; le prince l’a prévenu, les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d’Enghien que le combat. Pendant qu’avec un air assuré il s’avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque: leur effroyable décharge met les nôtres en furie; on ne voit plus que carnage; le sang enivre le soldat, jusqu’à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu’ils virent qu’il n’y avait plus de salut pour eux qu’entre les bras du vainqueur! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces! Qu’il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines! Mais il se trouva par terre parmi ces milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d’autres. Le prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu’il lui envoyait. Là on célébra Rocroi délivré, les menaces d’un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau commencé par un si heureux présage. L’armée commença l’action de grâces; toute la France suivit; on y élevait jusqu’au ciel le coup d’essai du duc d’Enghien. C’en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais, pour lui, c’est le premier pas de sa course.

Dès cette première campagne, après la prise de Thionville, digne prix de la victoire de Rocroi, il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici dans un jeune prince victorieux quelque chose qui n’est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu’il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de ses services. C’est, dans la bouche du souverain, la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses, et, indocile à la flatterie, il en craignait jusqu’à l’apparence. Telle était la délicatesse, ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime (écoutez, c’est la maxime qui fait les grands hommes) que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C’est ce qu’il inspirait aux autres, c’est ce qu’il suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas: tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu’il mettait sa gloire dans le service du roi et dans le bonheur de l’Etat: c’était là le fond de son cœur, c’étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La cour ne le retint guère, quoiqu’il en fût la merveille. Il fallait montrer partout, et à l’Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu’à Rocroi; et, pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux? Ce n’est pas seulement des hommes à combattre, c’est des montagnes inaccessibles; c’est des ravines et des précipices d’un côté, c’est de l’autre un bois impénétrable dont le fond est un marais, et, derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements; c’est partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent des chemins affreux; et au dedans c’est Mercy avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg; Mercy qu’on ne vit jamais reculer dans les combats; Mercy que le prince de Condé et le vigilant Turenne n’ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n’avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s’il eût assisté à leurs conseils. Ici donc durant huit jours, et à quatre attaques différentes, on vit tout ce qu’on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées autant par la résistance des ennemis que par l’effroyable disposition des lieux, et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée, son bras ne l’abandonna pas, et son courage irrité par tant de périls vint à son secours. On ne l’eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs que son ardeur entraîna tout après elle. Mercy voit sa perte assurée: ses meilleurs régiments sont défaits. La nuit sauve les restes de son armée; mais que des pluies excessives s’y joignent encore, afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l’art, toute la nature à combattre: quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu’il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu’il laisse en proie au duc d’Enghien, non seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s’ébranle: Philppsbourg est aux abois en dix jours malgré l’hiver qui approche; Philippsbourg, qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom ouvrent leurs portes. Mercy ne les peut défendre, et ne paraît plus devant son vainqueur. Ce n’est pas assez: il faut qu’il tombe à ses pieds, digne victime de sa valeur; Nordlingue en verra la chute; il y sera décidé qu’on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu’en Flandre, et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu, protecteur de la France, et d’un roi qu’il a destiné à ses grands ouvrages, l’ordonne ainsi.

Par ces ordres tout paraissait sûr sous la conduite du duc d’Enghien et, sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez parmi tant de fortes places attaquées qu’il n’y en eut qu’une seule qui put échapper ses mains; encore releva-t-elle la gloire du prince. L’Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats, s’étonna qu’il en fût le maître, et dès l’âge de vingt-six ans aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C’est là le caractère des conquérants. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu’on venait de perdre, il leur donna cet éloge: Plus vites que les aigles, plus courageux que les lions. C’est l’image du prince que nous regrettons. Il paraît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés; on le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers. Lorsqu’occupé d’un côté il envoie reconnaître l’autre, le diligent officier qui porte ses ordres s’étonne d’être prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince. Il semble qu’il se multiplie dans une action; ni le fer ni le feu ne l’arrêtent. Il n’a pas besoin d’armer cette tête qu’il expose à tant de périls; Dieu lui est une armure plus assurée; les coups semblent perdre leur force en l’approchant, et laisser seulement sur lui des marques de son courage et de la protection du ciel. Ne lui dites pas que la vie d’un premier prince du sang, si nécessaire à l’Etat, doit être épargnée; il répond qu’un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de la couronne, doit dans le besoin de l’Etat être dévoué plus que tous les autres pour en relever l’éclat. Après avoir fait sentir aux ennemis durant tant d’années l’invincible puissance du roi, s’il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot, il fit respecter la régente; et, puisqu’il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu’à cette fatale prison il n’avait pas seulement songé qu’on pût rien attenter contre l’Etat; et, dans son plus grand crédit, s’il souhaitait d’obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C’est ce qui lui faisait dire (je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j’ai recueillies de sa bouche, puisqu’elles marquent si bien le fond de son cœur): il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu’il y était entré le plus innocent de tous les hommes, et qu’il en était sorti le plus coupable. Hélas! poursuivait-il, je ne respirais que le service du roi, et la grandeur de l’Etat! On ressentait dans ses paroles un regret sincère d’avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu’il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n’en parler jamais, que, comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu’ils ont fait pour les réparer et de l’éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus, ainsi, dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que l’humble reconnaissance du prince qui s’en repentit, et la clémence du grand roi qui les oublia.

Que s’il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire de n’avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré la majesté de l’Empire, malgré la fierté d’Autriche et les couronnes héréditaires attachées à cette maison, même dans la branche qui domine en Allemagne, réfugié à Namur, soutenu de son seul courage et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages d’un prince de France, et de la première maison de l’univers, que tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il consentît de traiter d’égal avec l’archiduc, quoique frère de l’Empereur et fils de tant d’empereurs, à condition qu’en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d’Enghien, et la maison de France garda son rang sur celle d’Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le prince se soutenait si hautement avec l’archiduc qui dominait, il rendait au roi d’Angleterre et au duc d’York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors, tous les honneurs qui leur étaient dus; et il apprit enfin à l’Espagne trop dédaigneuse quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées, écoutez quels furent ses ordres, et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence qu’il n’est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération; qu’on ait soin de ses amis; et, pour lui, qu’on lui laisse suivre sa fortune. Ha! quelle grande victime se sacrifie au bien public! Mais quand les choses changèrent, et que l’Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg, en pleine souveraineté, il déclara qu’il préférait à ces avantages, et à tout ce qu’on pouvait jamais lui accorder de plus grand, quoi? son devoir et les bonnes grâces du roi. C’est ce qu’il avait toujours dans le cœur; c’est ce qu’il répétait sans cesse au duc d’Enghien. Le voilà dans son naturel: la France le vit alors accompli par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d’achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus; elle le revit dévoué plus que jamais à l’Etat et à son roi. Mais dans ses premières guerres il n’avait qu’une seule vie à lui offrir; maintenant il en a une autre qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d’Enghien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu’à la fin, par ses discours, le prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle et de la vie de Louis le Grand. A la journée de Senef, le jeune duc, quoiqu’il commandât, comme il avait déjà fait en d’autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père. Au milieu de tant de périls, il voit ce grand prince renversé dans un fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu’il lui offre le sien et s’occupe à relever le prince abattu, il est blessé entre les bras d’un père si tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvait penser le prince, si ce n’est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime.

Ce n’était pas seulement pour un fils, ni pour sa famille, qu’il avait des sentiments si tendres. Je l’ai vu, et ne croyez pas que j’use ici d’exagération, je l’ai vu vivement ému des périls de ses amis; je l’ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes; dans les accommodements calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu’on n’aurait jamais attendue d’une humeur si vive ni d’une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l’admiration, comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fonds de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d’affaiblir la bonté, n’est faite que pour l’aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu’on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix, et les grands dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes et qui gagnait les batailles? Quoi! il semble avoir oublié ce haut rang qu’on lui a vu si bien défendre. Reconnaissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s’abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu’il doit être envers tous les hommes, comme un fleuve majestueux et bienfaisant qui porte paisiblement dans les villes l’abondance qu’il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne s’élève et ne s’enfle que lorsqu’avec violence on s’oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur et telle a été la force du prince de Condé. Avez-vous un secret important? versez-le hardiment dans ce noble cœur: votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n’y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l’amitié. Lorsqu’on lui demande une grâce, c’est lui qui paraît l’obligé, et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu’il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu’il reçut d’Espagne avec la permission du roi, malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis, encore qu’après la paix il n’eût rien à espérer de leurs secours; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir, chose rare dans la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé que l’espérance d’engager les hommes l’est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu’il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu’il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l’un, la hardiesse de l’autre, chacun avait son rang dans ses discours; et, parmi ce qu’il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu’il avait fait lui-même. Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand dans l’action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu’il embellît cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu’il munît un camp au milieu du pays ennemi, et qu’il fortifiât une place; qu’il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu’il conduisît ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d’eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit: c’était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu’il est beau, après les combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus paisibles et cette gloire tranquille qu’on n’a point à partager avec le soldat non plus qu’avec la fortune; où tout charme, et rien n’éblouit; qu’on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés; où l’homme paraît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu’il donne des ordres, et que tout marche à sa parole!

Venons maintenant aux qualités de l’esprit; et puisque, pour notre malheur, ce qu’il y a de plus fatal à la vie humaine, c’est-à-dire l’art militaire, est en même temps ce qu’elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d’abord par cet endroit le grand génie de notre prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? C’était une de ses maximes, qu’il fallait craindre les ennemis de loin pour ne les plus craindre de près, et se réjouir à leur approche. Le voyez-vous comme il considère tous les avantages qu’il peut ou donner ou prendre? avec quelle vivacité il se met dans l’esprit en un moment les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices? Le voyez-vous comme il compte la cavalerie et l’infanterie des ennemis par le naturel des pays ou des princes confédérés? Rien n’échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient; il tire d’un déserteur, d’un transfuge, d’un prisonnier, d’un passant, ce qu’il veut dire, ce qu’il veut taire, ce qu’il sait, et pour ainsi dire ce qu’il ne sait pas: tant il est sûr dans ses conséquences! Ses partis lui rapportent jusqu’aux moindres choses; on l’éveille à chaque moment; car il tenait encore pour maxime qu’un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu’il ne lui est pas permis d’être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange qu’il ne l’a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux, et à prendre ses avantages: comme une aigle qu’on voit toujours, soit qu’elle vole au milieu des airs, soit qu’elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie qu’on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux, aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls; tout est prêt au premier signal; et, comme dit le prophète, toutes les flèches sont aiguisées, et tous les arcs sont tendus. En attendant on repose d’un sommeil tranquille, comme on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je qu’on repose? A Piéton, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé, c’était dans nos troupes de continuels divertissements: toute l’armée était en joie, et jamais elle ne sentit qu’elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince par son campement avait mis en sûreté non seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats: il veille, c’est assez. Enfin l’ennemi décampe; c’est ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement: déjà l’armée hollandaise avec ses superbes étendards ne lui échappera pas; tout nage dans le sang, tout est en proie; mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains: pour les tirer eux-mêmes de celles du prince, le ciel les couvre d’un brouillard épais; la terreur et la désertion se met dans leurs troupes; on ne sait plus ce qu’est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de Besançon, et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire pour profiter de l’action de ses armées de Flandre et d’Allemagne, commanda ce détachement qui fit en Alsace les merveilles que vous savez, et parut le plus grand de tous les hommes, tant par les prodiges qu’il avait faits en personne, que par ceux qu’il fit faire à ses généraux.

Quoiqu’une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre prince, il ne cessait de l’enrichir par ses réflexions. Les campements de César firent son étude. Je me souviens qu’il nous ravissait en nous racontant comme en Catalogne, dans les lieux où ce fameux capitaine, par l’avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat, lui-même il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein; et jamais un si digne maître n’avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l’histoire racontera du campement de Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenoy l’éminence qu’occupa ce grand capitaine, et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du retranchement de Sélestat. Là on lui verra mépriser l’Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de Haguenau. C’est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu’il a porté si haut sa réputation que ce sera dans nos jours s’être fait un nom parmi les hommes, et s’être acquis un mérite dans les troupes, d’avoir servi sous le prince de Condé, et comme un titre pour commander, de l’avoir vu faire.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s’il parut être éclairé, et voir tranquillement toutes choses, c’est dans ces rapides moments d’où dépendent les victoires, et dans l’ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l’oreille à tous les conseils. Ici, tout se présente à la fois; la multitude des objets ne le confond pas; à l’instant le parti est pris, il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je? mais pourquoi craindre que la gloire d’un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu? Ce n’est plus ses promptes saillies, qu’il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu’on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires: vous diriez qu’il y a en lui un autre homme à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages où elle ne daigne se mêler. Dans le feu, dans le choc, dans l’ébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour les ennemis qu’on ne sait d’où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée où, aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens, le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince, où avec l’élite des troupes il avait en tête un général si pressant, où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune, pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si l’on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui: tant son esprit s’élevait alors, tant son âme leur paraissait éclairée comme d’en haut en ces terribles rencontres! semblable à ces hautes montagnes dont la cime, au-dessus des nues et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l’environne. Ainsi, dans les plaines de Lens, nom agréable à la France, l’archiduc, contre son dessein tiré d’un poste invincible par l’appât d’un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint à prendre la fuite. Ses vieilles troupes périssent; son canon, où il avait mis sa confiance, est entre nos mains; et Beck, qui l’avait flatté d’une victoire assurée, pris et blessé dans le combat, vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir. S’agit-il ou de secourir ou de forcer une ville? le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi, au premier avis que le hasard lui porta d’un siège important, il traverse, trop promptement, tout un grand pays, et d’une première vue il découvre un passage assuré pour le secours, aux endroits qu’un ennemi vigilant n’a pu encore assez munir. Assiège-t-il quelque place? il invente tous les jours de nouveaux moyens d’en avancer la conquête. On croit qu’il expose les troupes: il les ménage en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les promesses qu’ils ont faites à leurs généraux: Dunkerque est pris en treize jours au milieu des pluies de l’automne, et ses barques si redoutées de nos alliés paraissent tout à coup dans tout l’Océan avec nos étendards.

Mais ce qu’un sage général doit le mieux connaître c’est ses soldats et ses chefs. Car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec l’Ecriture, comme un seul homme: Egressus est Israel tanquam vir unus. Pourquoi comme un seul homme? Parce que sous un même chef, qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains, tout est également vif et mesuré. C’est ce qui donne la victoire; et j’ai ouï dire à notre grand prince qu’à la journée de Nordlingue, ce qui l’assurait du succès, c’est qu’il connaissait M. de Turenne, dont l’habileté consommée n’avait besoin d’aucun ordre pour faire tout ce qu’il fallait. Celui-ci publiait de son côté qu’il agissait sans inquiétude, parce qu’il connaissait le prince, et ses ordres toujours sûrs. C’est ainsi qu’ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action: ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.

Ç’a été dans notre siècle un grand spectacle, de voir dans le même temps et dans les mêmes campagne ces deux hommes que la voix commune de toute l’Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés, tantôt à la tête de corps séparés, tantôt unis plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l’inférieur recevait de l’autre, tantôt opposés front à front, et redoublant l’un dans l’autre l’activité et la vigilance: comme si Dieu, dont souvent, selon l’Ecriture, la sagesse se joue dans l’univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il peut faire des hommes. Que de campements, que de belles marches, que de hardiesse, que de précautions, que de périls, que de ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires? L’un paraît agir par des réflexions profondes, et l’autre par de soudaines illuminations; celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité; celui-là, d’un air plus froid sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu’à parler, résolu et déterminé au dedans lors même qu’il paraissait embarrassé au dehors. L’un, dès qu’il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur et fait attendre quelque chose d’extraordinaire, mais toutefois s’avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie; l’autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille s’égale aux maîtres les plus consommés. L’un par de vifs et continuels efforts emporte l’admiration du genre humain, et fait taire l’envie; l’autre jette d’abord une si vive lumière qu’elle n’osait l’attaquer. L’un enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s’élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune; l’autre, et par l’avantage d’une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d’instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées. Et afin que l’on vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l’un emporté d’un coup soudain meurt pour son pays comme un Judas le Machabée; l’armée le pleure comme son père, et la cour et tout le peuple gémit, sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps; l’autre, élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l’éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d’étudier ces deux hommes, et d’apprendre de chacun d’eux toute l’estime que méritait l’autre! C’est ce qu’a vu notre siècle; et, ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du ciel, et, après qu’il en est privé par la mort de l’un et les maladies de l’autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s’élever au-dessus de lui-même, surpasser et l’espérance des siens et l’attente de l’univers: tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses!

Voilà, Messieurs, les spectacles que Dieu donne à l’univers, et les hommes qu’il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse. Car ses divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu’il a formés de ses doigts que dans ces rares talents qu’il distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires? Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé n’a fait dans l’Europe? Ce n’était pas seulement la guerre qui lui donnait de l’éclat; son grand génie embrassait tout, l’antique comme le moderne, l’histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. Il n’y avait livre qu’il ne lût; il n’y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu’il n’entretînt; tous sortaient plus éclairés d’avec lui, et rectifiaient leurs pensées, ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Aussi sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à chacun selon ses talents; et non seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations, mais encore aux voyageurs curieux de ce qu’ils avaient découvert ou dans la nature ou dans le gouvernement ou dans le commerce, à l’artisan de ses inventions, et enfin aux savants de toutes les sortes de ce qu’ils avaient trouvé de plus merveilleux. C’est de Dieu que viennent ces dons: qui en doute? Ces dons sont admirables: qui ne le voit pas? Mais pour confondre l’esprit humain qui s’enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d’en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d’excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N’est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n’est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde qui jamais ne fait rien en vain? Ecoutez la réponse de saint Augustin: Il les a faits, nous dit-il, pour orner le siècle présent: ut ordinem saeculi praesentis ornaret. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n’admire ce bel astre? qui n’est ravi de l’éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher? Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n’est pas un si bel objet qui nous rend heureux: Dieu l’a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d’esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté, ce n’est pas pour les rendre heureux qu’il leur a fait ces riches présents; c’est une décoration de l’univers, c’est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu’il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu’ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre qui ne voulait que faire du bruit dans le monde y en a fait plus qu’il n’aurait osé espérer. Il faut encore qu’il se trouve dans tous nos panégyriques, et il semble; par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. S’il a fallu quelques récompenses à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l’empire du monde, comme un présent de nul prix: ô rois, confondez-vous dans votre grandeur; conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes: récompense qui ne vient pas jusqu’à eux, qui s’efforce de s’attacher, quoi? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages qui disputent avec le temps; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu’on appelle leur nom. Voilà le digne prix de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre; saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l’exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée; et vains ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs. Receperunt mercedem suam, vani vanam.

Il n’en sera pas ainsi de notre grand prince: l’heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce qu’il méditait. Un sage religieux, qu’il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience: il obéit, humble chrétien, à sa décision; et nul n’a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même, de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs, d’en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu’il invoquait avec foi, lui donna le goût de son Ecriture, et dans ce livre divin la solide nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la justice; on y soulageait la veuve et l’orphelin, et le pauvre en approchait avec confiance. Sérieux autant qu’agréable père de famille, dans les douceurs qu’il goûtait avec ses enfants il ne cessait de leur inspirer les sentiments de la véritable vertu; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement d’avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été malheureusement nourris dans l’erreur que la France tolérait alors: combien de fois l’a-t-on vu inquiété de leur salut, affligé de leur résistance, consolé par leur conversion! Avec quelle incomparable netteté d’esprit leur faisait-il voir l’antiquité et la vérité de la religion catholique! Ce n’était plus cet ardent vainqueur qui semblait vouloir tout emporter; c’était une douceur, une patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs, et à guérir des esprits malades. Ce sont, Messieurs, ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu’il envoie, ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges, et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu’il passait sa vie dans ces occupations, et qu’il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d’une si belle et si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon vint à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre cette lumière naissante? On appréhenda qu’elle n’eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince de Condé, lorsqu’il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi? C’est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros! Celui que tant de sièges et tant de batailles n’ont pu emporter va périr par sa tendresse! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps, achève à ce coup de l’accabler: les forces qu’il lui fait trouver l’épuisent. S’il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade, si, transporté de son zèle, et sans avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l’avertir de tous les périls que ce grand roi ne craignait pas, et qu’il l’empêche enfin d’avancer, il va tomber évanoui à quatre pas, et on admire cette nouvelle manière de s’exposer pour son roi. Quoique la duchesse d’Enghien, princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent; et, après que la jeune princesse est hors de péril, la maladie du roi va bien causer d’autres troubles à notre prince. Puis-je ne m’arrêter pas en cet endroit? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles, allât s’exposer à ces cruelles douleurs où l’univers a connu sa piété, sa constance, et tout l’amour de ses peuples? De quels yeux le regardions-nous lorsqu’aux dépens d’une santé qui nous est si chère il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que, maître de sa douleur comme de tout le reste des choses, nous le voyions tous les jours, non seulement régler ses affaires selon sa coutume, mais encore entretenir sa cour attendrie avec la même tranquillité qu’il lui fait paraître dans ses jardins enchantés! Béni soit-il de Dieu et des hommes, d’unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons! Parmi toutes ses douleurs, il s’informait avec soin de l’état du prince de Condé, et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu’il n’avait pas pour la sienne. Il s’affaiblissait, ce grand prince, mais la mort cachait ses approches. Lorsqu’on le crut en meilleur état, et que le duc d’Enghien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était retourné par son ordre auprès du roi, tout change en un moment, et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir; ou plutôt venez apprendre à n’attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi! attendre à commencer une vie nouvelle lorsqu’entre les mains de la mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants! Ha! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par là, sans être étonné de cette dernière sentence qu’on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence, et tout à coup: O mon Dieu, dit-il, vous le voulez, votre volonté soit faite: je me jette entre vos bras; donnez-moi la grâce de bien mourir. Que désirez-vous davantage? Dans cette courte prière, vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, l’abandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu’on l’avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu’il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu’elle se présente au milieu du feu sous l’éclat de la victoire qu’elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres; et s’il défendait les pleurs, ce n’était pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait. A ce moment il étend ses soins jusqu’aux moindres de ses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu’il y allait de sa conscience et de son salut éternel, averti qu’il fallait écrire et ordonner dans les formes, quand je devrais, Monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu’il répéta si souvent: qu’il vous connaissait, qu’il n’y avait sans formalités qu’à vous dire ses intentions, que vous iriez encore au delà, et suppléeriez de vous-même à tout ce qu’il pourrait avoir oublié. Qu’un père vous ait aimé, je ne m’en étonne pas, c’est un sentiment que la nature inspire; mais qu’un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu’au dernier soupir, qu’il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu’il meure tranquillement sur cette assurance, c’est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter; et, malgré tout votre mérite, Votre Altesse n’aura de moi aujourd’hui que cette louange.

Ce que le prince commença ensuite pour s’acquitter des devoirs de la religion mériterait d’être raconté à toute la terre, non à cause qu’il est remarquable, mais à cause pour ainsi dire qu’il ne l’est pas, et qu’un prince si exposé à tout l’univers ne donne rien aux spectateurs. N’attendez donc pas, Messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne servent qu’à faire connaître, sinon un orgueil caché, du moins les efforts d’une âme agitée qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que c’est que de prononcer de ces pompeuses sentences; et dans la mort, comme dans la vie, la vérité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance. Il ne lui fallut pas longtemps pour la préparer: la meilleure préparation pour celle des derniers temps, c’est de ne les attendre pas. Mais, Messieurs, prêtez l’oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint viatique qu’il avait tant désiré, voyez comme il s’arrête sur ce doux objet. Alors il se souvient des irrévérences dont, hélas! on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice. On dirait qu’il eût cessé d’être terrible, comme l’appelaient les saints Pères, et que le sang de notre victime n’y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de trembler devant les autels, on y méprise Jésus-Christ présent; et dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point d’en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations: à la mort vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu’il avait commises; et trop faible pour expliquer avec force ce qu’il en sentait, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots: ha! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d’esprit. Avec quelle foi, et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes, en baisant sa croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement! C’est ce qui justifie le pécheur; c’est ce qui soutient le juste; c’est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisants, où dans les efforts que fait l’Eglise on entend ses vœux les plus empressés, et comme les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste? Il se les fit répéter trois fois, il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins, Voilà, dit-il, maintenant mes vrais médecins: il montrait les ecclésiastiques dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche, la confiance toujours dans le cœur. S’il se plaignit, c’était seulement d’avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés: sensible jusques à la fin à la tendresse des siens, il ne s’y laissa jamais vaincre; et au contraire il craignait toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avec le duc d’Enghien? Quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance du père et les extrêmes douleurs du fils? D’abord le visage en pleurs, avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes, tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel, il semble par tant d’efforts vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. Les forces lui manquent: il tombe à ses pieds. Le prince, sans s’émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits; puis appelant la duchesse sa belle-fille, qu’il voyait aussi sans parole et presque sans vie, avec une tendresse qui n’eut rien de faible il leur donne ses derniers ordres où tout respirait la piété. Il les finit en les bénissant avec cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce, et en bénissant avec eux, ainsi qu’un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier; et on vit de part et d’autre tout ce qu’on affaiblit en le répétant. Je ne vous oublierai pas, ô Prince son cher neveu, et comme son second fils, ni le glorieux témoignage qu’il a rendu constamment à votre mérite, ni ses tendres empressements et la lettre qu’il écrivit en mourant pour vous rétablir dans les bonnes grâces du roi, le plus cher objet de vos vœux; ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d’avoir si vivement occupé les dernières heures d’une si belle vie. Je n’oublierai pas non plus les bontés du roi qui prévinrent les désirs du prince mourant, ni les généreux soins du duc d’Enghien qui ménagea cette grâce, ni le gré que lui sut le prince d’avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie, d’obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s’épanche, et que sa voix se ranime en louant le roi, le prince de Conti arrive, pénétré de reconnaissance et de douleur. Les tendresses se renouvellent; les deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cœur; et le prince conclut en leur confirmant qu’ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens, qu’autant qu’ils seraient gens de bien, fidèles à Dieu et au roi. C’est la dernière parole qu’il laissa gravée dans leur mémoire; c’est, avec la dernière marque de sa tendresse, l’abrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris, tout fondait en larmes; le prince seul n’était pas ému, et le trouble n’arrivait pas dans l’asile où il s’était mis. O Dieu, vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disait David, ce ferme rocher où s’appuyait sa constance! Puis-je taire durant ce temps ce qui se faisait à la cour et en la présence du roi? Lorsqu’il y fit lire la dernière lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu’on y vit dans les trois temps que marquait le prince ses services qu’il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont il faisait une si sincère reconnaissance, il n’y eut cœur qui ne s’attendrît à l’entendre parler de lui-même avec tant de modestie; et cette lecture suivie des larmes du roi fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres. Mais lorsqu’on vint à l’endroit du remerciement où le prince marquait qu’il mourait content, et trop heureux d’avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévouement et, s’il l’osait dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments; et ceux qui l’avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvaient assurer que jamais ils n’avaient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu’en disait ce grand prince avec aussi peu d’exagération que de flatterie. Pendant qu’on lui rendait ce beau témoignage, ce grand homme n’était plus. Tranquille entre les bras de son Dieu où il s’était une fois jeté, il attendait sa miséricorde et implorait son secours, jusqu’à ce qu’il cessa enfin de respirer et de vivre. C’est ici qu’il faudrait laisser éclater ses justes douleurs à la perte d’un si grand homme; mais pour l’amour de la vérité, et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce beau témoignage qu’il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que, si notre cœur n’était pas encore entièrement selon Dieu, il fallait, en s’adressant à Dieu même, obtenir qu’il nous fît un cœur comme il le voulait, et lui dire avec David ces tendres paroles: O Dieu! créez en moi un cœur pur, à ces mots le prince s’arrête comme occupé de quelque grande pensée; puis, appelant le saint religieux qui lui avait inspiré ce beau sentiment: Je n’ai jamais douté, dit-il, des mystères de la religion, quoi qu’on ait dit. Chrétiens, vous l’en devez croire; et, dans l’état où il est, il ne doit plus rien au monde que la vérité. Mais, poursuivit-il, j’en doute moins que jamais. Que ces vérités, continuait-il avec une douceur ravissante, se démêlent et s’éclaircissent dans mon esprit! Oui, dit-il, nous verrons Dieu comme il est, face à face. Il répétait en latin avec un goût merveilleux ces grands mots: Sicuti est, facie ad faciem, et on ne se lassait point de le voir dans ce doux transport. Que se faisait-il dans cette âme? quelle nouvelle lumière lui apparaissait? quel soudain rayon perçait la nue, et faisait comme évanouir en ce moment, avec toutes les ignorances des sens, les ténèbres mêmes, si je l’ose dire, et les saintes obscurités de la foi? Que devinrent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté? Dans l’approche d’un si beau jour, et dès la première atteinte d’une si vive lumière, combien promptement disparaissent tous les fantômes du monde! que l’éclat de la plus belle victoire paraît sombre! qu’on en méprise la gloire, et qu’on veut de mal à ces faibles yeux qui s’y sont laissé éblouir! Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, princes et seigneurs, et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel, et vous plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd’hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d’un nuage: venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts: voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros: des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus; des figures qui semblent pleurer autour d’un tombeau, et des fragiles images d’une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu’au ciel le magnifique témoignage de notre néant; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d’ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides. Quel autre fut plus digne de vous commander? mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant: Voilà celui qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre; son ombre eût pu encore gagner des batailles; et voilà que dans son silence son nom même nous anime, et ensemble il nous avertit que pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et n’arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d’eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu, et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant. Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu’il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu’il vous ait reçus, environnez ce tombeau; versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d’un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus! et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d’exemple! Pour moi, s’il m’est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô Prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire; votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface; vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C’est là que je vous verrai plus triomphant qu’à Fribourg et à Rocroi; et, ravi d’un si beau triomphe, je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple: Et haec est victoria quae vincit mundum, fides nostra: La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c’est notre foi. Jouissez, Prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement par l’immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, Grand Prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte: heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois de rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe, et d’une ardeur qui s’éteint.

L’exécution de Marie-Antoinette (1793)

Marie Antoinette

C’est au milieu d’une foule vociférante que la reine Marie-Antoinette, condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire après avoir dû répondre à des accusations souvent insensées, est conduite en charrette de la Conciergerie jusqu’à la place de la Révolution. Elle subit avec dignité les sarcasmes et les insultes lancés par la foule massée sur son passage et c’est avec courage qu’elle monte à l’échafaud. En marchant sur le pied du bourreau Sanson, elle lui demande pardon. Ce seront ses dernières paroles…

Jusqu’au bout, elle aura fait preuve d’un courage exemplaire: “Reine légère dans la prospérité, sublime dans l’infortune” dira d’elle Lamartine. Morte à 38 ans, la petite archiduchesse, fille de l’empereur François Ier et de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, n’avait que 14 ans lorsqu’elle découvrit la cour de France, au moment de son union avec le dauphin. “Quand elle est debout ou assise, c’est la statue de la beauté; quand elle se meut, c’est la grâce en personne”, écrivait Walpole. Mais le dauphin mit sept ans avant de devenir pour elle un véritable époux. Entre temps, la jeune femme s’étourdit dans les bals, joua à la bergère et dépensa sans compter. Devenue reine en 1774, mère d’un premier Dauphin en 1781, Marie-Antoinette prit bientôt conscience de la fragilité de la monarchie et de la faiblesse du roi. Dès lors, elle décida de tout faire pour préserver le trône pour son fils. Mais élevée à la cour rigide des Habsbourg, elle ne sut pas comprendre les aspirations profondes des masses populaires et de la bourgeoisie, et bien que convaincue de l’utilité de certaines réformes, poussa le roi vers la fermeté. En 1791, elle poussa Louis XVI à la guerre, dans l’espoir qu’une intervention étrangère restaurerait son époux dans ses prérogatives de monarque absolu. Ce faisant, elle poussait vers l’abîme cette monarchie qu’elle avait voulu préserver.

Musique

La bataille de Lépante (1571)

Vainqueurs de Lépante

Trois grandes puissances se partagent la domination du bassin méditerranéen au XVIème siècle. D’un côté, l’Espagne et ses possessions insulaires et italiennes, Baléares, Sardaigne, Sicile, royaume de Naples et duché de Milan. De l’autre, l’Empire ottoman, qui s’étend dangereusement et menace la Chrétienté. En 1571, il s’enroule autour de la Méditerranée depuis les frontières de l’Autriche jusqu’au golfe Persique et des rivages de la mer Noire aux confins algéro-marocains. Entre ces deux «géants» se trouve la république de Venise, à la tête d’un empire commercial et d’une puissante force maritime. Ses activités économiques, autrefois florissantes en Orient, et plus particulièrement à Byzance, périclitent désormais et sont menacées par la politique expansionniste ottomane. Lorsqu’en 1570 les Ottomans s’emparent de Chypre, alors possession de la Sérénissime, au terme d’une conquête brutale, la réaction dans les cours européennes est vive. Tandis que plus de 20 000 habitants de Nicosie sont mis à mort par le commandant ottoman Ali Pacha, le provéditeur de l’île, Marco Bragadin, est écorché vif et son corps exposé en haut d’une vergue de galère pour se venger de sa résistance héroïque et des pertes qu’il a infligé.

En réponse, le pape Pie V redonne vie à l’idéal de croisade et sert d’intermédiaire entre Venise et l’Espagne pour la constitution d’une Sainte Ligue. Début 1571, l’accord est trouvé: le Saint-Siège, Venise et l’Espagne assemblent leurs forces pour lutter contre la puissance navale de l’Empire ottoman. À Messine, au cours de l’été 1571, les navires arrivent les uns après les autres. Au total: 200 bâtiments et 30 000 soldats. Placée sous le commandement de don Juan d’Autriche, le demi-frère de Philippe II, bâtard de Charles Quint, la flotte quitte Messine le 16 septembre pour Corfou. Là, des éclaireurs localisent la flotte turque. Elle se trouve dans le golfe de Lépante, à l’entrée du golfe de Corinthe. 230 navires turcs la composent. Informés eux aussi de la présence d’une flotte chrétienne, les Turcs décident de passer à l’attaque. La même décision est prise du côté chrétien. Le 7 octobre, au soleil levant, les deux flottes se rencontrent. Premier succès pour don Juan d’Autriche: Il réussit à enfermer les Turcs dans le golfe. Aucune sortie ne leur est plus possible. Le combat est naval, mais il devient souvent un féroce combat lors des abordages successifs. L’infanterie espagnole révèle sa force et sa hardiesse. Les galéasses vénitiennes, puissamment armées, divisent l’ordonnance des navires turcs, tandis que les fines galères, commandées par Jean André Doria, contribuent par leur vitesse et la précision de leurs attaques à désorganiser la défense turque. Les canons tonnent, les boulets ouvrent des brèches dans les navires, le feu s’étend. Les Vénitiens, ivres de vengeance après les massacres de Chypre, parviennent à atteindre le vaisseau d’Ali Pacha. Sa tête est tranchée incontinent et montrée aux combattants au bout d’une pique: La panique s’empare alors des Turcs. Au centre du golfe, les énormes vaisseaux espagnols fondent si lourdement sur les Ottomans que la contre-offensive est impossible. Seul l’habile roi d’Alger, Eudj Ali, parvient, avec trente galères, à s’échapper. La Méditerranée vient d’être témoin d’une journée complète de combats, un déluge de fureur et de feu. Au soir, les chrétiens ont gagné, la mer est rouge du sang des victimes.

Le bilan est lourd pour les Ottomans qui perdent 260 navires sur les 300 de leur flotte. On dénombre 7 500 morts chez les Chrétiens, 30 000 morts et 8 000 prisonniers chez les Turcs, 15 000 forçats chrétiens sont libérés de leurs fers. 117 navires, 450 canons et 39 étendards sont pris aux Turcs. Lépante devient, au dire de Cervantès, qui prend part au combat et y perd la main gauche, «la plus mémorable rencontre qu’aient vue les siècles passés et qu’espèrent voir les siècles à venir». La victoire est célébrée dans toute la chrétienté par une série de fêtes. La nouvelle se répand vite et accroît le prestige du roi d’Espagne, Philippe II. La légende de don Juan d’Autriche est née. Dans l’euphorie de la joie, certains imaginent d’autres victoires à venir. Cependant, les dissensions entre alliés empêchent de poursuivre l’avantage, et les projets de reconquête des Dardanelles, voire de Byzance doivent être abandonnés. Les Ottomans reconstruisent rapidement leur flotte et reprennent le contrôle de la Méditerranée orientale. Venise, ruinée par la guerre et l’interruption de son commerce avec l’Orient, négocie avec les Turcs et leur reconnaît par traité le 7 mars 1573 la possession de Chypre, pourtant objet original du conflit. L’expansionnisme ottoman est toutefois irréversiblement marqué par la défaite de Lépante. S’ils remplacent rapidement les navires, les Turcs ne se remettront jamais de la perte de 30 000 hommes, souvent hautement qualifiés (marins, rameurs et archers). L’image de l’empire invincible est fissurée. La paix devient possible en Méditerranée et la trêve s’installe de fait. Victoire navale et militaire, Lépante reste gravée dans la mémoire des Européens des XVIème et XVIIème siècles, parce qu’elle a été surtout une victoire morale et politique. Jamais fait militaire n’avait autant rendu confiance à la chrétienté que domine alors l’Espagne. Dans l’Église catholique romaine, la victoire est attribuée à la Sainte Vierge car le pape saint Pie V demanda un rosaire universel pour obtenir la victoire. L’anniversaire de la bataille est inscrit sous le nom de Notre-Dame du Rosaire dans le calendrier liturgique romain et cette grâce est toujours commémorée.

Bataille de Lépante

La Tour Eiffel adopte ce mardi les couleurs du drapeau turc pour marquer le début de la Saison de la Turquie en France. Du 6 au 11 octobre, le monument-phare de la capitale française sera illuminé en rouge et blanc pour marquer cette saison culturelle, qui se terminera en mars 2010.

Outrage

«Notre démocratie est uniquement le train dans lequel nous montons jusqu’à ce que nous ayons atteint notre objectif. Les mosquées sont nos casernes, les minarets sont nos baïonnettes. Les coupoles nos casques et les croyants nos soldats.» Recep Erdogan, 1er ministre turc

Musique

Francesco Manfredini (22 juin 1684-6 octobre 1762)

 

 

Décès de Philippe III “le Hardi” (1285)

Philippe III

Fils cadet du roi Louis IX et de Marguerite de Provence, le prince Philippe n’est pas destiné à sa naissance à régner sur le royaume. C’est à la mort de son frère aîné Louis en 1260 qu’il devient le prince héritier. Il a alors quinze ans et présente beaucoup moins d’aptitudes que son ainé, étant de caractère doux, timide et versatile, presque écrasé par les fortes personnalités de ses parents. Sa mère Marguerite lui fait promettre de rester sous sa tutelle jusqu’à l’âge de trente ans, mais son père fait casser le serment par le pape, préférant bonifier son fils par une éducation dure et autoritaire. À cet effet, il lui adjoint à partir de 1268 pour mentor Pierre de La Broce. Saint Louis se charge en outre de lui prodiguer ses propres conseils, rédigeant en particulier ses enseignements, qui inculquent avant tout la notion de justice comme premier devoir de roi. Il reçoit également une éducation largement tournée vers la foi.

Marié en 1262 à Isabelle d’Aragon, Philippe est père de deux garçons: Louis, qui meurt en 1276, et le futur Philippe IV le Bel. Dans sa jeunesse, il accompagne son père à la huitième croisade, à Tunis, en 1270. Après la prise de Carthage, l’armée est frappée par une épidémie de dysenterie, qui n’épargne pas Philippe et sa famille. Son frère, Jean Tristan, meurt le premier, puis, le 25 août, le roi Louis meurt à son tour. Philippe est donc proclamé roi, sous le nom de Philippe III, à Tunis. Sans grande personnalité ni volonté, très pieux mais bon cavalier, il doit davantage son surnom de Hardi à sa vaillance au combat qu’à sa force de caractère. Il se révèle incapable de commander aux troupes, affecté qu’il est de la mort de son père. Il se hâte donc de conclure, en laissant son oncle Charles Ier d’Anjou négocier avec les Maures, une trêve de dix ans qui lui permet de revenir en France.

Il arrive à Paris le 21 mai 1271 et est sacré roi de France à Reims le 15 août. La préoccupation de l’Europe n’étant plus aux croisades. Sont règne est surtout marqué par des conflits territoriaux, des contestations d’héritages et des guerres de vassalité, phénomène qui s’accentuera pendant le règne de son fils. Conservant la plupart des conseillers de son père, ainsi que Eustache de Beaumarchès, sénéchal de Poitou, de Toulouse et d’Auvergne, Philippe III a pour grand chambellan Pierre de La Broce, qu’il fait pendre en 1278. Par des héritages, annexions, achats, unions, et guerres, Philippe III s’attache sans cesse à agrandir le domaine royal et y affermir son autorité. En 1272, il opère sa première transaction territoriale en incorporant au domaine royal l’héritage de son oncle Alphonse de Poitiers: Le comté de Toulouse, le Poitou et une partie de l’Auvergne. Par le traité d’Amiens de 1279, il est cependant contraint de céder l’Agenais, la Saintonge et le Ponthieu au roi d’Angleterre Edouard Ier. Il a également l’occasion de faire ses premiers faits d’armes personnels en 1272, quand il convoque l’ost royal contre les comtes de Foix et d’Armagnac qui lui contestent son pouvoir. Armagnac se rend, et Foix, battu, est emprisonné. Il lui restitue cependant ses terres en 1277.

Du point de vue des institutions, Philippe III introduit également plusieurs nouveautés. Il fixe la majorité des rois de France à quatorze ans. Il affermit la justice royale au détriment des justices seigneuriales, instituant un tribunal royal dans chaque bailliage ou sénéchaussée. Il frappe d’amendes les nobles ne répondant pas à la convocation à l’ost royal. Il crée un impôt sur les transmissions de fiefs. En Italie, il soutient le pape Martin IV contre les gibelins, faisant une expédition punitive en Romagne. Il soutient également la politique sicilienne de son oncle Charles d’Anjou, après les massacres des Vêpres Siciliennes en 1282. Pierre III d’Aragon, considéré comme l’instigateur du massacre, est excommunié par le pape qui lui enlève son royaume et le donne à Charles de Valois, lequel ne peut le conserver.

En 1285, après l’affaire de Sicile, Philippe III, sans son oncle Charles d’Anjou mort en début d’année, engage la croisade d’Aragon et attaque sans succès la Catalogne (siège de Gérone du 26 juin au 7 septembre 1285). Son armée touchée par une épidémie de dysenterie, il est défait en septembre à Las Formiguas, et est obligé de faire retraite. Celle-ci est désastreuse, et lui-même meurt à Perpignan le 5 octobre.

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L’insurrection royaliste du 13 vendémiaire an IV (1795)

Bonaparte

En ce début d’automne 1795, les conventionnels s’inquiètent: Conscients de leur impopularité grandissante, ils redoutent en effet un coup de force royaliste qui aurait le soutien du peuple. Sur le point de se séparer pour laisser la place au Directoire, l’Assemblée vient de décréter que les deux tiers des futurs membres du corps législatif seraient obligatoirement choisis parmi les députés sortants. Ceux des royalistes qui, comme Vincent-Marie Viénot de Vaublanc ou Antoine Chrysostome Quatremère de Quincy, espéraient rétablir la monarchie par les voies légales, après l’échec du débarquement des émigrés à Quiberon, voient leurs espoirs s’envoler. Tenant plusieurs sections parisiennes, en particulier la section Lepeletier, ils appellent à l’insurrection afin de forcer la Convention thermidorienne à révoquer les décrets avant les élections, prévues le 20 vendémiaire. La tension est à son comble dans la capitale, l’insurrection est sur le point d’éclater.

Le Palais-Egalité, les boulevards et les quais fourmillent de promeneurs armés, qui se reconnaissent à leurs collets verts et noirs. La jeunesse aisée, chantant le Réveil du peuple, bouscule les porteurs de cocardes tricolores et les soldats. Dans les quartiers du centre l’émeute est latente, elle n’attend qu’un signal pour se déclarer. Les Thermidoriens voient le péril et appellent des troupes autour de Paris, car la loi leur interdit d’en faire venir à l’intérieur de la ville. La colère monte dans les jours qui suivent. Il plane sur la journée du 12 vendémiaire une atmosphère de bataille. Malgré la pluie qui tombe à torrents, les troubles s’aggravent, le tocsin retentit et dans la plupart des rues les tambours battent le rappel. Affolée, la Convention, avec à sa tête Barras, se décide à violer la loi en faisant venir des soldats dans la ville. Sans être grand stratège Barras a compris, et du premier moment, que la victoire ici sera l’affaire de l’artillerie et que seul le canon dispersera les émeutiers. Or voici sous sa main un jeune artilleur ayant récemment brillé à Toulon. Il lui propose d’écraser dans l’œuf la rébellion. Chance incroyable, unique pour Bonaparte, il accepte. Il a peu d’estime pour les Thermidoriens, mais il déteste les royalistes.

Il prend aussitôt les dispositions qu’exige l’événement. Les sections royalistes ont nommé un comité militaire, fermé les barrières, enlevé la Trésorerie et les magasins de subsistances, établi un tribunal révolutionnaire et déclaré la Convention hors la loi. L’Assemblée, contre une vingtaine de mille hommes assez bien équipés, n’a guère à opposer que cinq mille hommes, y compris les “patriotes de 1789″, d’anciens sans-culottes sortis de prison. Quarante pièces ont été laissées par Menou au camp des Sablons. Les sectionnaires vont les enlever si on ne les devance. Bonaparte y envoie le chef d’escadron Murat qui, avec trois cents chasseurs, galope à bride abattue. Il refoule une colonne d’insurgés, enlève les canons et les ramène à la Convention à six heures du matin. Bonaparte les dispose de façon à commander les débouchés des Tuileries vers la Seine. Quand les rebelles marchent sur la Convention, il est trop tard. Ils descendent la rue Saint-Honoré et s’amassent autour de l’église Saint-Roch.

Soudain, gronde la voix lourde du canon. Devant l’église, Bonaparte mitraille les royalistes entassés sur les marches. Ceux qui ne sont pas touchés s’enfuient. Au même moment, d’autres royalistes, descendus par les quais de la rive gauche, sont arrêtes par l’artillerie de Carteaux, postée au bas du Louvre, et par les batteries du Pont-Royal. Ils résistent bravement, sous les ordres de Lafond, ancien colonel de la garde de Louis XVI et de l’émigré Colbert de Maulévrier, mais finissent par se disperser. On relève deux cents tués ou blessés du côté des sectionnaires, un peu moins du côté des conventionnels. La convention est sauvée ! Elle se montrera plutôt clémente dans sa répression car elle redoute presque plus ses défenseurs sans-culottes que ses adversaires royalistes. Paris manifeste peu d’émotion et, le soir, les salles de théâtre sont pleines. Quant à Barras, il va, le 17 vendémiaire, présenter à l’Assemblée les officiers qui l’ont aidé à triompher: “Bonaparte, annonce-t-il, a foudroyé l’hydre royaliste“. Il ne soupçonne guère la façon dont il se fera jouer, quelques années plus tard, par le petit Corse, dont il est en train de faire la fortune.

La bataille de Gaugamèles (331 av J.C.)

Alexandre de Macédoine

L’armée macédonienne débarque en Asie Mineure en mai 334 et défait les satrapes de Darius III sur les rives du Granique. En novembre 333, l’armée perse, commandée par le Roi des Rois en personne, est vaincue à bataille d’Issos dans la Cilicie antique. Alexandre entame alors la conquête de la Phénicie et de l’Égypte. Au printemps 331, l’armée macédonienne marche ensuite vers l’Euphrate qui est traversé, sans réelle opposition, fin juillet. Darius décide alors de former une armée afin de remporter une bataille décisive. Aussi Alexandre, au lieu de marcher sur Babylone selon son plan initial, remonte vers le nord et franchit le Tigre en septembre 331. Après plusieurs jours de marche, Alexandre apprend que l’armée perse, bien supérieure en nombre, l’attend dans la plaine de Gaugamèles à une centaine de kilomètres d’Arbèles. Ses plus anciens officiers, en particulier Parménion, inquiet par la difficulté qu’il y aurait à repousser en plein jour une armée si nombreuse, conseillent Alexandre d’attaquer les ennemis pendant la nuit mais Alexandre leur répond qu’il ne souhaite pas dérober la victoire.

Dans le camp adverse, Darius, ayant pris note de sa défaite à la bataille d’Issos, a choisi un terrain plus favorable: Une grande plaine régulière, dont il a fait nettoyer les cailloux afin que la cavalerie et les chars à faux puissent manœuvrer plus facilement. Il a fait également planter des piques de fer dans le sol afin de blesser les chevaux adverses. Avec près de 277 000 fantassins, 23 000 cavaliers, 200 chars et 15 éléphants de guerre, Darius compte profiter d’une large supériorité numérique, six fois plus grande que les forces opposées, malgré l’hétérogénéité de son armée; car contrairement à Issos ou il n’avait aligné que des perses (mis à part les mercenaires grecs), à Gaugamèles il oppose à Alexandre des soldats venus de tout l’Empire. Alexandre aligne 40 000 soldats à pied, dont 31 000 phalangistes, et 7 000 cavaliers, moins nombreux que les Perses mais parfaitement entraînés et équipés.

Ne pouvant contourner l’immense formation perse avec son armée largement inférieure en nombre, Alexandre doit déployer son armée différemment de ses stratégies habituelles. Il décide alors d’utiliser un placement en échelon, qui doit lui permettre d’occuper le maximum de terrain et de prendre à revers les flancs adverses. Les troupes sont positionnées, décalées les unes par rapport aux autres, et les phalanges sont organisées en carré de 256 hommes avec les combattants les plus aguerris aux premières lignes. Celles-ci sont placées au centre de son dispositif, protégées sur leur flanc gauche par les hoplites et les peltastes, et sur leur flanc droit par les hypaspistes. Alexandre répartit la cavalerie sur les flancs. Il mène le flanc droit à la tête de la cavalerie lourde des Compagnons et de frondeurs d’élite cachés par ceux-ci. Quant au flanc gauche, formé des cavaliers thessaliens et thraces, il est lui commandé par Parménion. Alexandre participe donc directement aux combats sur son cheval Bucéphale comme pour toutes ses batailles, alors que Darius, lui, commande son armée depuis l’arrière.

L’empereur perse est le premier à faire avancer ses troupes. Il envoie sa cavalerie sur le flanc macédonien le plus replié, là où elle peut manœuvrer au mieux. Cette tactique a été prévue par Alexandre qui en profite pour partir sur sa droite tout en restant à distance. Le front s’étend alors en largeur et nécessite qu’une partie des troupes perses suive le déplacement de la cavalerie d’Alexandre. Darius envoie ses chars à faux dans le but de vaincre rapidement le centre adverse. La phalange macédonienne repousse la charge en s’écartant à l’arrivée des chars, créant de petites souricières dans la formation du front. Les chevaux, par instinct, se précipitent vers ces ouvertures plutôt que d’entrer de plein fouet sur les phalangistes qui pointent leurs longues sarisses. Les conducteurs de chars sont rapidement mis hors de combat. Le roi perse, voyant ses unités montées en difficulté, lance une grande partie de son infanterie légère dans la mêlée. Pendant ce temps, Alexandre à la tête des Compagnons a tellement étendu le front perse qu’il n’est plus solidaire. Darius remarque ce mouvement mais fait poursuivre le jeune roi. Alors que les deux colonnes de cavalerie sont sur le point de se rencontrer, Alexandre change soudain de direction, découvrant les frondeurs d’élite qui attaquent et bloquent aussitôt la cavalerie perse, et fonce sur le centre dégarni de l’armée perse où se trouve Darius. En effet, compte tenu des effectifs, Alexandre avait prévu de se lancer dans un combat entre lui et Darius afin qu’une fois le roi perse mort, son armée se rende.

Néanmoins sur le flanc gauche macédonien, pendant que la percée est un succès, les combats tournent à l’avantage des Perses, sous l’action du satrape Mazaios, qui parviennent à créer une brèche jusqu’à l’arrière-garde de Parménion. Au centre, Alexandre, sa cavalerie et une partie de l’infanterie légère, qui a réussi à repousser les charges de l’armée perse, foncent sur Darius. Le roi perse prend la fuite et quitte le champ de bataille suivi par sa garde. Alexandre doit alors choisir entre la poursuite de Darius ou aider ses troupes. Faisant le choix de la raison, il abandonne la poursuite pour venir en aide à son flanc gauche malmené. Les ordres de repli parvenant mal à toute l’armée perse, les combats continuent plusieurs heures, s’achevant sur la victoire complète de l’armée macédonienne.

La bataille de Gaugamèles fut l’affrontement décisif entre l’armée d’Alexandre le Grand et celle de Darius. Par cette bataille, considérée comme l’une des plus importantes de l’Antiquité par les forces impliquées, le royaume de Macédoine a vaincu définitivement l’empire perse achéménide. A l’issu du combat, en effet, Darius parvient à s’enfuir vers Arbèles avec son bataillon d’Immortels et de cavaliers de Bactriane mais abandonne son trésor, estimé à 4 000 talents (entre 75 et 100 tonnes d’argent) et ses armes personnelles. Il meurt quelque temps après dans les montagnes de Médie, assassiné par ses satrapes en juillet 330. Suite à cette victoire, Alexandre est couronné roi d’Asie lors d’une cérémonie fastueuse célébrée à Arbèles, puis il entre en vainqueur dans Babylone en octobre 331.

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 Décès de Pierre Corneille (1684)

Pierre Corneille

Pierre Corneille voit le jour le 6 juin 1606 au sein d’une famille de magistrats. Aîné de six enfants, il suit ses études au Collège des Jésuites de Rouen. Brillant élève, il se passionne pour l’art de la rhétorique et les thèmes antiques. Il obtient son diplôme sans difficulté et peut rejoindre le barreau sur les traces de son père et de son grand-père. Toutefois, le métier ne le comble pas. Sa timidité excessive ne lui permet pas de plaider librement. Il s’en détourne donc quelque peu pour se consacrer à la poésie et à l’écriture. Il supportera toutefois sa charge jusqu’en 1651. Corneille rédige sa première œuvre dramatique, qu’il intitule Mélite, en 1629. Jouée au théâtre du Marais à Paris l’année suivante, cette comédie marque le début d’une longue et productive carrière de dramaturge. Il s’inspire des événements de sa vie et des personnages qui l’entourent pour présenter des mises en scène profondes, réalistes et sentimentales. Il apporte ainsi un nouveau souffle à la comédie et ne cesse d’en produire. Sans se détacher de son genre favori, il écrit également des tragi-comédies telles que Clitandre (1631) ou Médée (1635). En 1636, il jongle avec les genres dramatiques dans l’Illusion comique. Comme l’indique le titre de la pièce, Corneille met en scène des faux-semblants et perd le spectateur dans des rebondissements incessants et passionnants. Il marquera ainsi le théâtre par cette œuvre moderne et novatrice où il est inutile d’user du grossier pour provoquer le rire. Le succès de Corneille croît de plus en plus dans la capitale. Le cardinal de Richelieu est particulièrement charmé par le talent de l’artiste et le prend sous son aile. Il lui offre alors une pension pour rejoindre le groupe de Boisrobert, L’Estoile, Rotrou et Colletet. Réunis sous cette protection, les dramaturges ont pour mission de réaliser des pièces tragiques et comiques, inspirées par leur mécène.

En 1637, Corneille présente le Cid, œuvre majeure de sa carrière et dont le succès retentit dans toute la France. Cette tragi-comédie met en scène un amour tumultueux, jalonné de duels meurtriers et de conflits familiaux, où les thèmes de l’honneur et du pouvoir royal prédominent. Le succès n’allant jamais seul, Corneille doit rapidement faire face aux jalousies de ses contemporains, qui estiment que l’œuvre ne respecte pas les règles théâtrales classiques. Richelieu, avec lequel Corneille avait rompu toute relation, presse l’Académie française de prendre part au débat. Il en résulte que cette dernière admet les discordances de la pièce. Avide de liberté, Corneille ne semble pas particulièrement affecté par les événements. Il épouse en 1640 Marie de Lempérière, avec laquelle il aura six enfants. À partir de cette époque, Corneille met de côté ses traditionnelles comédies pour écrire de nombreuses tragédies. Il s’inspire des histoires de la Rome antique racontées dans sa jeunesse pour écrire Horace (1640), Cinna ou la Clémence d’Auguste (1641), Polyeucte ou encore la Mort de Pompée (1643). Indifférent face aux critiques, il ne respecte pas toujours les règles classiques. Il rencontre alors un grand succès, encore renforcé par la comédie le Menteur (1643) ou la tragédie Rodogune (1644). Il se plaît à mettre en scène des personnages d’une grandeur d’âme remarquable, confrontés à leur passion ou à des choix délicats. Toutes ses représentations lui valent d’être nommé à l’Académie française dès 1648.

Au début des années 1650, Corneille rencontre ses premiers échecs. Sa tragédie intitulée Nicomède (1651) lui vaut quelques déboires politiques car elle est accusée de soutenir Louis II de Condé. S’ajoute à cet événement un véritable échec lors de la représentation de Pertharite (1652). Quelque peu affecté par le manque d’enthousiasme suscité par sa pièce, il abandonne le théâtre pendant quelques années. Les Jésuites lui commandent une traduction en vers de l’Imitation de Jésus, à laquelle il s’attelle immédiatement. Parallèlement à cette activité, il publie des Discours et des Examens pour compléter son œuvre d’une réflexion poussée. Son retour dans le monde du théâtre est particulièrement difficile. Durant son absence, le jeune Racine s’est en effet implanté dans le milieu et est parvenu à gagner la faveur du public parisien. Les dernières œuvres de Corneille sombrent quasiment dans l’indifférence et il décide d’abandonner définitivement la dramaturgie. Pierre Corneille s’éteint à Paris le 1er octobre 1684 dans la pauvreté et l’oubli. Il se sera malgré tout inscrit dans son art par la grandeur des thèmes qu’il traite, par le réalisme des personnages qu’il met en scène et par la simplicité et la rigueur de son style poétique.

Musique

“Pop philosophie”

Du 1er au 7 octobre, la Semaine de la pop philosophie réunit à Marseille des intellectuels de la scène philosophique française et des personnalités du monde de l’art contemporain. Cette semaine de rencontres, de débats et de conférences, présentera la culture pop – musique pop, football, films d’horreur, mode, séries télé – dans le champ de la pensée contemporaine. Lors de cette semaine, conçue par Jacques Serrano seront expérimentées de nouvelles formes d’échanges intellectuels, notamment unduo/performance avec un philosophe et un dj, un “Jeu de la théorie” ou s’affronteront 5 philosophes, une Soirée télé… Cette première saison de la Semaine de la pop philosophie sera l’occasion d’aborder et de questionner différentes approches de la culture pop et de la pop philosophie.

Un signe de plus que la philosophie est la nouvelle mode, le nouveau snobisme du moment. Elle a en effet remplacé depuis peu la psychologie ou l’ethnologie en couverture des magazines branchés et en sujet des soirées et dîners du microcosme bourgeois-bohême. On mange des omelettes bio avec Spinoza, réfléchit à faire ses courses équitables avec Kant et se rend à une “performance” avec Nietzsche. Et voila maintenant que, dans le délire républicain de démocratiser n’importe quel domaine intellectuel ou scientifique, le dénaturant totalement au passage, l’intelligentsia surfe sur cette vague et nous pond un évènement comme celui de Marseille, qui n’intéressera personne en dehors d’elle même. C’est en effet le propre du monde intellectuel français, et plus particulièrement artistique, de rendre les choses encore plus incompréhensibles et inabordables au nom de la démocratisation (médiocratisation est plus juste dans la plupart des cas). On souhaite donner au béotien le libre accès à la culture et les clés pour comprendre le monde qui l’entoure, mais on le noie dans un méli-mélo de termes et de concepts tous plus fumeux les uns que les autres. Prochainement, on va donc aider les citoyens français à s’affranchir du carcan oppresseur et rigide de la philosophie classique pour qu’ils puissent tous la pratiquer, n’importe où et n’importe quand, comme s’il s’agissait de faire ses besoins. C’est que l’on tient là un filon à exploiter. Transformant la philosophie en guide de développement personnel ou autre méthode de coaching en vogue, il y a tout un business à developper. Mais ce sera surtout un bon moyen de promouvoir des règles de vie et de morale bon marché et calibrées surfant sur la vague bien pensante. Voilà comment, en défigurant les choses que l’on souhaite lui rendre accessible, on en vient à abrutir d’avantage le peuple tout en créant une caste de parasites se prenant pour des philosophes ou des artistes et se donnant une importance qu’ils n’ont pas.

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